Nous crions sur tous les toits que… nous ne crions rien ! Il est encore bien trop tôt… La Compagnie est à peine formée et l’on voudrait déjà notre manifeste ? Ce que nous pensons, ce que nous croyons, nous essayons justement de l’oublier, en ce moment. Table rase de nos a-priori !
On part de rien. Enfin, c’est-à-dire : de l’homme. Nous essayons de définir ensemble ce qu’est, pour nous, l’art dramatique, et ce que doivent être ses serviteurs. Nous avançons avec prudence, à pas lents mais certains…

Nous appuyons nos recherches sur le projet artistique que nous avons décidé de suivre. Découvrez-le ci-dessous ou téléchargez-en une version papier ici !

Rencontre, Recherche et Réalisation

« Un spectacle n’a point de sens, sinon à travers une culture, une civilisation, un métier. »
Antoine de Saint-Exupéry

 

Il m’a été confié la Direction artistique de notre nouvelle association Refuge par mauvais temps. Grand honneur mais lourde tâche. Il me faut fédérer et compléter notre équipe artistique, et nous lancer dans l’aventure. Mon objectif est simple : dans trois ans, la compagnie doit être sur des rails, plus forte qu’une simple addition d’individus. Le Refuge doit avoir son propre feu, et sa fumée doit monter droit dans les airs.
Pour y arriver, je compte m’appuyer sur un projet qui se décline en trois grands axes : rencontre, recherche et réalisation.

La réalisation

Nous allons produire.
Le plus important est que les acteurs travaillent. L’acteur n’est pas acteur. L’acteur est un artiste qui devient acteur lorsqu’il travaille, lorsqu’il est, justement, en action. Je souhaite créer un maximum d’opportunités de mettre les comédiens sur le plateau, face au public, au milieu d’un texte.

Nous allons raconter des histoires.
Dans l’immensité du répertoire, nous choisirons des pièces indifféremment classiques ou modernes, voire contemporaines, mais qui auront toutes cet aspect en commun : elles raconteront des histoires. Parfois, elles seront plus poétiques, et feront rêver. Parfois, elles seront comme des interrogations, et feront réfléchir. Mais elles seront toujours théâtrales.
Elles partiront d’une situation mettant en jeu des personnages ; cette situation évoluera, et les personnages aussi ; enfin, un dénouement viendra clore l’histoire. Par notre travail, nous essayerons de faire en sorte que le livre ne se referme pas complètement, et que notre histoire accompagne le spectateur longtemps après qu’il aura quitté le théâtre.
Je souhaite cependant dans un premier temps que les pièces que nous aborderons appartiennent à l’écriture du XXème siècle, soient le reflet de notre passé dramaturgique récent. En effet, ces dernières décennies ont apporté beaucoup de changements dans les manières d’appréhender le théâtre, et je désire que notre travail soit une image de ces évolutions.

Nous poserons les Grandes Questions.
Autant je crois qu’il est bénéfique pour une compagnie “installée” de concentrer son travail sur un axe de réflexion précis, autant je crois qu’il nous est nécessaire, pendant ces premières années, de rester général, ou plutôt : global. Voilà pourquoi, au lieu de nous pencher sur des thèmes pointus, nous travaillerons autour des grandes questions de l’humanité — sans sûrement y apporter de réponses… L’amour, la mort, soi, l’autre, le rêve, la création, tels seront les sujets que les pièces que nous produirons aborderont. Nous trouverons dans ces travaux les sources qui nous sont les plus chères (les plus “chair”), et nous pourrons nous y attarder dans le futur.
Les réalisations que nous aborderons se veulent volontairement généralistes. Il est encore trop tôt pour décider, et il est indispensable que toute la compagnie participe à ce choix. Je me permettrai donc, en proposant quelques pièces, d’apporter quelques pistes, quelques idées — tout en restant ouvert à toute proposition…

La recherche

Nous allons chercher.
Il m’apparaît indispensable qu’à côté de ce travail de production, notre groupe, notre collectif s’interroge sur différents aspects du théâtre, et dans un premier temps plus particulièrement sur le travail de l’acteur. Ce travail de recherche, tout comme la recherche “pure” n’a pas pour objectif d’arriver à un résultat. C’est le processus même du travail qui m’intéresse ; c’est le mouvement plus que l’arrivée.
En nous mettant en question, nous arriverons peut-être à trouver nos réponses personnelles ; et, si nous n’y arrivons pas, nous serons au moins sur le chemin, notre chemin, qui part du Refuge vers le monde.

Nous questionnerons notre rôle au sein du théâtre.
Je souhaite particulièrement que nous nous interrogions sur la place de l’acteur dans le processus théâtral, en axant notre recherche autour de cette question : le comédien est-il un créateur et / ou un interprète ? Nous avons déjà une réponse, mais je souhaite que chacun d’entre nous tente de se situer entre ces deux aspects. Par un travail théorique d’abord, autour de la table, confrontant les points de vue — les nôtres et ceux de nos prédécesseurs. Ensuite par un travail pratique, sur différentes écritures théâtrales et littéraires.
Nous pourrons alors confirmer, ou infirmer, ou nuancer, ou compléter nos théories.

Nous nous demanderons comment jouer.
En même temps que nous essayerons de déterminer pourquoi nous jouons, nous nous attarderons sur les “techniques” de l’acteur, et sur les différentes esthétiques propres au jeu. En tentant de répondre à des interrogations très diverses telles que : “Comment dire le vers ?”, “Faut-il moderniser les classiques, et si oui comment ?”, “Doit-on être réaliste ?”, “Qu’est-ce que Meisner nous apporte ?”, etc., nous ferons petit à petit nos choix qui nous permettrons de porter haut notre engagement d’acteurs.

Nous tenterons de nous positionner dans la cité.
Nous questionnerons le rôle de l’acteur en-dehors du théâtre. Partant du postulat (qu’il nous faudra peut-être remettre en question) que le comédien doit affecter la société qui l’entoure, nous verrons d’abord s’il le peut, puis ce qu’il doit y faire, et enfin comment il peut s’y prendre. Suivant le même schéma théorie — expérience — théorie, nous tenterons d’étendre notre champ d’action au-delà du public d’un soir.
Cette recherche telle que je la conçois s’apparente à une remise en cause à la fois de nos a priori, des réflexions et recherches contemporaines, et des pistes que nous ont léguées nos aînés. Je souhaite que nous partagions notre travail de recherche avec ceux qui nous suivent et nous soutiennent par la publication régulière de comptes-rendus de nos travaux.
Mon souhait est que chacun puisse déterminer comment il se situe dans son rapport à son métier, et que, à terme, nous puissions ensemble déterminer une ligne commune au Refuge.

Les rencontres

Nous sortirons de nous-mêmes.
Je souhaite que notre groupe sorte à la rencontre de ceux qui font le théâtre : les publics. Il me paraît essentiel de déplacer le champ de nos actions en dehors des murs. Nous devons aller à l’écoute du public quand il n’est plus “notre public”, et nous infiltrer au sein de la société.

Notre travail sera public.
Pas tout, évidemment. Nous devons garder les conditions essentielles de la confiance en préservant notre cocon. Cependant, je souhaite que nous nous rendions le plus disponible aux autres. Rendons un maximum de répétitions et d’ateliers de recherche publics. Échangeons avec les spectateurs à l’issue des représentations. Faisons visiter notre lieu de travail. Organisons des lectures ailleurs. En agissant ainsi, nous aurons l’occasion de désacraliser le théâtre, et, peut-être, amènerons- nous au spectacle ceux qui ni seraient pas allés sans cela.

Nous partagerons le résultat de nos recherches.
Sans vouloir être prosélytes, nous apporterons le fruit de notre travail à ceux qui se posent toutes ces questions. En organisant des ateliers de théâtre à destination des jeunes amateurs, ou des cours d’art dramatique à ceux qui souhaitent faire notre métier, nous pourrons partager et confronter nos idées et nos points de vue. En intervenant dans le milieu scolaire aussi bien auprès des élèves que des enseignants, nous mettrons en commun le résultat de notre expérience, de nos expériences. Peut-être pourrons-nous ainsi aider ceux qui s’intéressent aux questions du théâtre par le témoignage de notre propre parcours, à la fois personnel et commun. Sûrement pourront-ils nous aider.
Abordons les spectateurs et futurs spectateurs ailleurs que sur la scène parce que le public est l’élément fondateur du théâtre. Sans spectateur, pas de théâtre. Le public est la condition sine qua non à la pratique de notre art, et nous nous devons de favoriser son intérêt pour le Théâtre.

De grands airs

Voilà les trois directions que je souhaite que nous prenions ensemble, nos grands R. Je pense qu’en abordant de front le théâtre sous ces trois angles nous pourrons, dans trois ans, déterminer ce qu’il y a de commun chez nous, mais aussi quelles sont nos différences ; quelle est l’harmonie du Refuge, et quelles sont, au sein de la compagnie, nos particularités.
Je souhaite, par ces trois vecteurs, que nous nous épanouissions ensemble, que nous décidions ensemble de lignes directrices pour les années suivantes, sans que personne ne perde son autonomie, son mouvement personnel. Créer ensemble tout en renforçant chacun, voilà ce que j’appelle de mes voeux pour ces trois années.

Si nous affichons ces objectifs ambitieux, est-il nécessaire de rappeler que nous devons aborder ce travail avec toute l’humilité que requiert l’artisanat ? Car c’est bien comme des artisans que je veux que nous nous comportions. Ensuite, peut-être, de tout ce labeur, après des heures et des heures, surgira-t-il quelques étincelles d’art…

La tête dans les étoiles mais les pieds sur terre, cent fois sur le métier remettons notre ouvrage, cent fois recommençons, recommençons cent fois.

 

Guillaume Bienvenu