Dans un recueil de textes de Jean Vilar établi par la NRF et intitulé de la tradition théâtrale, on trouve, entre autres, la retranscription d’une interview de 1946, soit la veille du premier Festival d’Avignon. L’extrait que nous vous proposons ici reflète assurément la pensée de l’homme de théâtre amoureux de son art qu’était Jean Vilar. Il n’en reste pas moins vrai que les affirmations auxquelles il se livre ici, il les a lui-même nuancées ou atténuées à d’autres moments de sa carrière.
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Sur quels points vous opposez-vous à telle ou telle formule de mise en scène, passée ou récente ?
Contre toutes les mises en scène dont la tendance est, selon un affreux mot employé il y a quelques années, la « rethéâtralisation » du théâtre. Contre tout ce qui est « le spectacle pour le spectacle ». Contre la décoromanie, par conséquent. Contre l’art primaire de l’éclairage, contre la pataphysique parisienne du costume. Contre le symbolisme du jeu de l’acteur.
Entre le réalisme d’Antoine et les « conventions théâtrales » de ceux qui l’ont suivi et combattu, il y a la place pour un théâtre aux effets simples, sans intentions, familiers à tous. Ce qui n’indique pas que le décor sera méprisé, que l’étude du costume n’aura pas été soigneusement faite, ce qui n’indique pas que le geste de l’acteur sera celui de tout le monde. Bien au contraire !
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La mise en scène est-elle une création ou une interprétation ?
Le créateur au théâtre, c’est l’auteur. Dans la mesure où il nous apporte l’essentiel. Quand les vertus dramatiques et philosophiques de son œuvre sont telles qu’elles ne nous permettent aucune possibilité de création personnelle, lorsque nous nous sentons encore, après chaque représentation, son débiteur. Ce qui ne signifie pas que l’œuvre soit parfaite. La perfection d’ailleurs, c’est Voltaire dramaturge.
Donner son sens, par le jeu des corps et de l’âme des interprètes, à une scène de Shakespeare par exemple, est une tâche qui exige du régisseur l’emploi de toutes ses facultés d’artiste, mais ça n’est jamais qu’une œuvre d’interprétation. Le texte est là, riche au moins d’indications scéniques incluses dans les répliques mêmes des personnages (mise en place, réflexes, attitudes, décors, costumes, etc…). Il faut avoir la sagesse de s’y conformer. Tout ce qui est créé hors de ces indications est « mise en scène » et doit être de ce fait méprisé. Et rejeté. J’ai pris l’exemple de Shakespeare parce que chacune de ses œuvres offre au régisseur trop imaginatif l’illusion et les tentations de la création. Ce n’est pas l’imagination du régisseur qui doit ici imposer la vue d’un personnage, cela est insupportable ; c’est le personnage qui, suffisamment dépouillé, doit rester « ouvert » à l’imagination du public. Ce dépouillement, facilité déjà par les rares indications scéniques de Shakespeare, implique bien entendu un jeu plastique ordonné, sans bavure, mais exige par contre du comédien une sensibilité toujours frémissante, toujours en contact avec le public.
Je me permets d’ajouter que si le régisseur faisant « répéter » un chef-d’œuvre se considère comme un créateur, j’en dirais autant des comédiens. Et du public aussi, pourquoi non ? Rappelez-vous cette boutade des vieux comédiens : « l’auteur écrit une pièce, le comédien en joue une autre, le public en comprend une troisième ». Mais alors, je vous le demande, qui sera un interprète ? Quand ça ne serait que pour donner un sens précis à chaque mot de notre profession, il serait indispensable de s’en tenir à une distinction raisonnable en ce qui concerne les notions de créateur et d’interprètes.
Il reste cependant un champ clos où le metteur en scène affamé de création peut trouver pâture à son génie dévorant : lorsque la pièce est nulle ; lorsqu’elle n’est plus, à l’implacable usure des répétitions, qu’un prétexte, un inévitable aide-mémoire. Parmi les pratiques du comédien, il existe cependant un art authentique de création. Celui du Mime. « Un canevas, et mon corps parle. »
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Ailleurs sur le web :
- Le site Internet de la Maison Jean Vilar, à Avignon
- La page Wikipédia qui nous dit tout sur Jean Vilar…
Et vous, pensez-vous que le metteur en scène est un créateur ou un interprète ?

