Pour inaugurer cette nouvelle catégorie intitulée Legs (vouée, évidemment, à regrouper des textes qui nous aurons été légués — à nous tous), nous avons choisi un extrait des Registres de Jacques Copeau, édités par la NRF. Dans celui appelé Appels, Marie-Hélène Dasté et Suzanne Maistre Saint-Denis ont regroupé un certain nombre de textes pouvant être considérés comme… des appels, à la suite de l’affiche de Copeau pour l’ouverture du Vieux-Colombier. S’il semble s’adresser à l’ensemble des acteurs du monde du spectacle, certains textes sont plus franchement tournés vers des corps de métier particuliers. Nous reproduisons ici un extrait de la section « Au metteur en scène ».
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Le metteur en scène est, à défaut de l’auteur, son assistant ou son substitut en matière de réalisation scénique. Son travail est basé sur un accord, sur une manière de contrat auquel son intelligence l’autorise et son honnêteté le lie. Les choses se gâtent au moment où il se prévaut de certaines de ses supériorités professionnelles pour déformer l’œuvre du poète, pour introduire dans tous les joints de cette œuvre ses idées, ses intentions, ses manies, son pédantisme personnels.
1935
L’art d’aider l’acteur, de lui révéler, de lui débrouiller son chemin, est peut-être celui que j’ai pratiqué avec le plus de plaisir et de réussite. C’est un art délicat. Il y faut un comédien, mais qui ne le soit pas trop. Les indications doivent être légères. Plus elles sont légères, plus elles sont efficaces. On doit bien connaître l’homme ou la femme à qui on s’adresse, et les traiter avec tact. Il importe également qu’ils vous connaissent bien, qu’ils vous aiment, et qu’ils vous accordent toute leur confiance. C’est chose relativement aisée quand on travaille toujours avec les mêmes. Avec ma troupe du Vieux Colombier, les répétitions n’étaient que des espèces de parties de plaisir. Suivant mon humeur et la leur, je savais les bousculer, les morigéner, les encourager.
Je savais aussi les défendre contre les auteurs. Car les auteurs sont toujours trop pressés. Ou bien ils s’efforcent d’exciter les comédiens par leurs flatteries, ou bien ils les découragent en leur demandant dès le premier jour des choses qu’il faut leur laisser le plaisir de trouver par eux-mêmes, qu’ils ne trouveront peut-être qu’à la vingtième répétition, et peut-être que devant le public. La première vertu du metteur en scène, c’est la patience. On n’imagine pas combien il en faut pour que mûrisse chez un interprète un état intérieur, le plus simple mouvement, le geste le plus élémentaire.
La seconde vertu du metteur en scène, c’est sa discrétion. Il ne faut jamais, sous prétexte de l’aider, se substituer à l’acteur. Il suffit d’appeler, d’amorcer en lui certains sentiments, de faire signe à certaines actions qui les exprimeront, mais sans les exécuter, car il y a des choses qui ne s’expriment pleinement, réellement, que selon les moyens et selon le tempérament, selon la personnalité de l’acteur. C’est pourquoi je disais qu’un bon metteur en scène doit avoir des parties d’acteur, mais qu’il ne doit pas l’être tout à fait. Il est là pour aplanir le chemin qui conduit au personnage, pour en écarter les broussailles. Mais, parvenu à un certain point, il convient de laisser l’acteur tout seul s’enfoncer dans le personnage. Et d’ailleurs un moment vient toujours où le metteur en scène ne peut plus rien pour l’acteur…
Le rôle du metteur en scène, à la fois son devoir et son privilège, est donc d’être présent partout, et cependant invisible, sans opprimer la personnalité de l’acteur ni froisser la pensée du poète, et ne dépensant son génie qu’à servir l’un et l’autre. Tous ses efforts tendent à composer et édifier un objet parfaitement cohérent et proportionné, solide et harmonieux, comparable à ces petites cathédrales que le donateur à genoux présente devant lui dans les anciens retables.
1945
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Ailleurs sur le web :
- Le site de l’association des amis de Jacques Copeau
- La page Wikipedia de Jacques Copeau !
- Où trouver ce texte dans les bibliothèques de la Ville de Paris
Et vous, qu’en pensez-vous ? Si vous deviez faire un appel aux metteurs en scène actuels, quel serait-il ?



